Yannaras Christos

  • Dans cet ouvrage d'une génialité à la fois tragique et pacifiée, le plus grand penseur de la Grèce contemporaine a composé un hymne à la puissance amoureuse de la femme - l'éternelle Sulamite - et de l'homme qui cherche en elle le paradis. L'inspiration orientale , orthodoxe (au sens de l'Eglise indivise) lui permet d'échapper au moralisme et au piétisme qui ont fait si longtemps, dans une société retranchée des sources de la vie, deux ennemis irréductibles du christianisme et de l'éros. Christos Yannaras témoigne d'une connaissance approfondie, nullement répétitive mais créatrice, de l'esprit des Pères grecs et des grands auteurs ascétiques, tous témoins de la folie d'amour de Dieu pour l'homme. Il joint à cette connaissance celle des recherches les plus décapantes de la psychologie contemporaine, la plus gnostique surtout, celle de Lacan, en attente, semble-t-il, d'être reprise dans une tout autre synthèse. Il sait joindre les variations de la grande musique occidentale et le chant viril et doux de l'hymnographie byzantine. Ainsi peut-il célébrer, sur le fond, le ison (la note tenue) de l'interprétation traditionnelle du Cantique, celle des noces ecclésiales du ciel et de la terre, les intuitions et les illusions de la passion, la splendeur des corps devenant peut-être visages, et cette patience et ce respect crucifiés qu'une autre Passion fonde dans l'éros trinitaire. De même que l'abrupte vocation des moines qui, séparés de tous et unis à tous , anticipent la Résurrection, cette Résurrection dont l'amour d'un homme et d'une femme est parfois la parabole.

  • Nietzsche a annoncé que le temps du nihilisme durerait trois siècles. Nous sommes aujourd'hui au milieu du gué. C'est-à-dire au moment où, lassés par le temps écoulé et découragés par l'apparente stérilité des efforts déployés, nous sommes tentés de faire marche arrière pour retrouver d'anciennes sécurités - philosophiques, théologiques, politiques. Dieu s'est révélé. Et pourtant il n'est rien de ce que nous pouvons sentir, concevoir ou exprimer. « Dieu existe » affirme-t-on - avec raison ; mais la raison comme la pensée de l'être demeurent impuissants à redonner vie à celui que les nihilistes de l'Occident déclarent mort. Avec lucidité, Christos Yannaras accepte qu'un cercle de silence soit tracé autour de l'abîme divin. Car dans le temps du nihilisme, l'absence est le mode par lequel Dieu se donne à l'homme. Avec les théologiens apophatiques de l'Orient, il nous rappelle que Dieu demeure au delà de toute affirmation comme de toute négation ; mais cet « au delà » que chante saint Grégoire de Nazianze ne veut pas dire qu'aucune voie ne puisse nous conduire à Dieu, ni qu'aucune voix ne puisse le dire en vérité.
    Quelle voie ? Celle de l'amour, qui tient ensemble négation (de soi et de son savoir) et communion (à l'Autre). Que veut dire « Dieu est mort » dans cette perspective ? Que nous ne le voyons pas. Parce que nous n'aimons pas. Toutes les « raisons de croire » ne nous le redonneront pas. Sinon cette raison plus forte espérée par Nietzsche, mais qu'il ne savait pas être la charité.

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